L'eau
L'eau
« Nous dépendons des zones de montagne pour la moitié de l’eau que nous buvons » Romano Prodi, Président de la Commission européenne, septembre 2002, Conférence européenne des Régions de montagne, Bruxelles.
L’eau et la montagne sont intimement liées à tel point que leurs destins sont interdépendants.
Si les montagnes européennes sont à juste titre décrites habituellement comme les châteaux d’eau de l’Europe, la question de l’eau est un sujet complexe et sensible dans les territoires d’altitude.
Ressource naturelle parmi les plus évidentes, atout environnemental parmi les plus stratégiques, l’eau est aussi à l’origine de nombreux conflits d’usage, de nombreuses tensions entre habitants des régions de montagne et entre eux et les habitants des plaines densément urbanisées.
Si l’eau est une richesse énergétique, environnementale, agricole, sanitaire ou touristique, elle est aussi une source de catastrophes naturelles : avalanches sous sa forme neigeuse, glissement de terrain, inondations, crues torrentielles par exemple.
L’eau est donc un enjeu dans les régions de montagne, mais aussi un enjeu du rôle des massifs de montagne au sein de l’Europe. Nombreux sont les bassins versants qui sont transfrontaliers sur lesquels l’eau d’un pays vient nourrir les agglomérations d’un autre.
Mais cette ressource se raréfie et ses qualités sont de plus en plus recherchées.
Changement climatique ou/et gestion complexe d’un territoire fragile favorisent une surconsommation (certains parlent de gaspillage) de l’eau par rapport aux capacités de production. Les plaines à l’agriculture intensive et aux fortes concentrations urbaines sont devenues d’incroyable consommateurs d’eau ; la fermeture des pâturages d’altitude, la forêt croissante et inexploitée, la désertification et les catastrophes naturelles (en particulier les feux de forêt dans le sud de l’Europe) produisent des signes de tarissement des ressources en eau y compris dans les massifs centraux de l’Europe.
La réalité de l’eau dans les territoires de montagne est différente selon les massifs :
- l’espace méditerranéen connaît de grand problème d’eau et son arrière pays , souvent appauvri et désertifié est victime de la faible densité de population qui rend concrètement impossible la valorisation du territoire ;
- les massifs du centre de l’Europe, du Sud Ouest européen ou du Sud Est, historiquement château d’eau de l’Europe voient leur hydrographie s’appauvrir de façon inquiétante alternant entre pluies torrentielles et étiages très bas ;
- les massifs du Nord de l’Europe largement gelés pendant une durée importante de l’année connaissent des conditions climatiques extrêmes qui ne favorisent pas une augmentation de leur faible densité de population.
Dans le cadre des réflexions européennes sur la cohésion territoriale, mais aussi vis-à-vis de la DCE (Directive cadre sur l’eau), peut on parler de « production territoriale » de l’eau ? Cette production comment la rendre optimale et équitable en terme de qualité et de quantité ? Comment maintenir une solidarité amont-aval et aval-amont pour satisfaire les principaux besoins des citoyens européens de façon équitable , c’est-à-dire en respectant la diversité et en tenant compte des spécificités tout en préservant l’intérêt général ?
- L’eau une ressource à usage multiple :
Dans le processus de gestion de l’eau en montagne, quatre usages dominent : l’approvisionnement en eau potable, irrigation, production d’énergie et usages touristiques.
a) L’approvisionnement en eau et l’irrigation restent essentiels dans les montagnes agricoles.
De nombreuses montagnes européennes restent ordonnées autour de l’activité agricole. Plus généralement, pastoralisme, sylviculture et agriculture restent des activités stratégiques pour la gestion, la quantité et la qualité de l’eau en montagne.
Les activités et l’entretien des prairies d’altitude et des forêts de montagne permettent de lutter contre l’érosion des sols, le ruissellement torrentiel et les glissements de terrain.
Ces activités humaines ancestrales mettent en évidence la place de l’eau au cœur du géosystème montagnard. Mais outre son aspect évidemment naturel, ce géosystème fonctionne, se régule et s’organise grâce aux travaux des hommes. S’ils le modifient également, voire le perturbent, ils mettent aussi en place des mesures de protection. Ce géosystéme est donc un ensemble d’éléments en interaction (relief, climat, eau, sol, végétation) dans lequel la présence de la population a un rôle organisateur.
Précisons également que l’irrigation a été pour les populations de montagne un des exemples les plus intéressants de leur capacité ancestrale d’innovation et de création de systèmes ingénieux et complexes.
L’approvisionnement en eau est également à l’origine de l’utilisation de cette ressource importante en matière de santé et de gastronomie grâce au thermalisme et aux eaux minérales.
b) L’exploitation hydroélectrique de la houille blanche depuis 1869.
Les Alpes ont développé au XIXe siècle l’utilisation des forces hydrauliques pour produire de l’électricité. En raison de leurs forts dénivelés, les vallées alpines, mais aussi pyrénéennes, deviennent de véritables enjeux industriels ; des vallées entières sont dédiées à l’implantation de barrages, de centrales et d’usines industrielles d’électrométallurgie et d’électrochimie dites électrointensives.
Ce développement a favorisé le déplacement des populations des villages d’altitude vers les centres industriels des moyennes et basses vallées. Certaines usines ont depuis fermé après avoir perdu leurs avantages comparatifs, d’autres se sont spécialisées dans des productions plus sophistiquées (aciers spéciaux, alliages rares, électrodes en carbone, etc.).
Mais le lien entre organisation du territoire et production hydroélectrique reste très fort que ce soient en termes environnemental, spatial, économique ou sociétal.
Notons également l’exemple norvégien d’utilisation exogène de l’énergie hydroélectrique au profit des villes et des industries de l’est du pays qui permet aussi un revenu substantielles pour l’économie locale au prix de modifications certaines de l’environnement.
De nos jours entre hausse du baril de pétrole et changement climatique, la question des sources renouvelables alternatives aux énergies fossiles est de nouveau urgente et pourrait redonner un rôle stratégique aux territoires de montagne.
c) Les usages touristiques
Les usages touristiques de l’eau se sont principalement développés dans les secteurs de montagne déjà touristiques. C’est une utilisation récente de l’eau qui se décline selon la fonction récréative de l’eau (lacs, rivières, cascades, sources thermales), offre dérivée d’installations touristiques (piscine, patinoire, enneigement artificiel) et la fonction de production (rafting, canyoning) sans oublié dans certains sites d’exception sa valeur paysagère (glaciers). Ces nouveaux usages hétérogènes de l’eau en montagne sont souvent sources de conflits d’usages et d’aménagement.
- l’eau et ses contraintes en montagne : conflits et risques
a) conflits et concurrences d’usages : internationaux-transfrontaliers, plaine-montagne, d’usage.
Si les massifs de montagne sont donc riches en terme hydrologique, les bassins versants ne reconnaissent pas les frontières administratives.
De nombreux conflits internationaux sont liés à ces enjeux et les réorganisations nationales et les intégrations continentales liées aux évolutions géopolitiques mettent en avant de façon récurrente la question de l’eau en perspective.
Il s’agit par exemple, dans le bassin méditerranéen ou dans le Caucase, de questions extrêmement sensibles qui sont politiquement stratégiques dans l’objectif de résoudre les conflits.
Le professeur Canoulis , grand spécialiste de ces questions, pourra nous en parler plus en détails.
L’eau est aussi une raison de conflits et du moins en Europe de tensions entre la plaine et la montagne qui connaissent des répercussions électorales ou budgétaires importantes.
Les élus de montagne connaissent bien cet enjeu et savent les risques de marginalisation de nos territoires dans les Agences de bassin ou face aux compagnies d’électricité des plaines. C’est là un des risques encourus par la mise en place de la DCE.
Les conflits d’usage sont les plus développés dans les montagnes touristiques qui sont aussi des montagnes industrielles où les agriculteurs, les industriels, les touristes et les habitants se heurtent parfois sur la gestion de l’eau.
Ces conflits naissent de plusieurs hétérogénéités conflictuelles : de la ressource, des usages, des acteurs, des politiques publiques, politico-administrative, et créent des dysfonctionnements sectoriels, des conflits intersectoriels et des conflits territoriaux.
b) les risques liés à l’eau : à la neige, aux glaciers, à la torrentialité
Les différents états de l’eau génèrent des risques dans des contextes de sociétés montagnardes fragilisées.
Les risques liés à la neige sont bien connus et l’étude des avalanches a énormément progresser pour autant on dénombre toujours une centaine de morts par an dans les Alpes victimes d’avalanches. Elles sont combattues à travers des zonages d’espaces exposés aux risques, des paravalanches de plus en plus imposants, de poses de filets, de précautions architecturales, la limitation de la densité d’occupation et de la hauteur des immeubles, de l’organisation de plan d’évacuation, du classement de massifs forestiers en forêts de protection et le déclenchement préventif d’avalanches.
On note aussi un certain risque lié aux écroulements de blocs de glace et à l’ouverture des lacs glaciaires. Ce risque est présent en Europe.
Enfin, les risques liés à la torrentialité sont bien identifiés et sont un des éléments malheureusement de plus en plus fréquents. Le rôle des alpages et plus encore de la forêt sont mis en avant comme des éléments régulateurs. L’aménagement de la montagne et la restauration des terrains d’altitude sont également des outils pertinents d’actions et de prévention.
c) protéger l’eau et la gérer
La question de la qualité de l’eau en surface ou souterraine est aujourd’hui une grande préoccupation des autorités européennes.
Les activités humaines perturbatrices du sol ou modifiant la couverture végétale peuvent produirent un volume de sédiments supérieurs à la normale et ainsi une pollution. Mais aussi les déchets humains ou animaux peuvent poser un problème de santé. Enfin, l’utilisation accrue de pesticides et de fertilisants par certains agriculteurs de montagne met en danger les réserves d’eau.
La résistance des systèmes aquatiques semblent cependant rassurante sur le long terme ; il convient d’être cependant vigilant sur ces questions.
- valoriser pour préserver
Le paradigme économique semble évoluer et la prise en compte de la dimension environnementale n’empêche création de richesses et d’emplois. De nouveaux outils économiques et financiers s’intéressent à l’environnement et à la biodiversité, certains souhaitent la valoriser. De nouvelles péréquations naissent autour du principe pollueurs-payeur, de la lutte contre la production de gaz à effet de serre ou du développement des énergies renouvelables.
Quel rôle les territoires de montagne peuvent ils jouer activement ? comment éviter qu’ils ne se résument à des « réserves naturelles » ? comment valoriser des ressources et des activités montagnardes dans cette perspective ?
Plan climat, finance CO², certificats verts, innovation environnementale et production d’énergies renouvelables : les régions de montagne ont elles la capacité à valoriser leur richesse environnementale et leur biodiversité unique ?
C/ L’eau en montagne est un enjeu politique de dimension Européenne
Les montagnes européennes connaissent une grande diversité que la question de l’eau vient éclairer et structurer : les montagnes sèches du Sud, les massifs humides, parfois englacés et peu touristiques, et les montagnes très touristiques qui connaissent des conflits autour de l’eau. La diversité des montagnes européennes plaide pour une approche stratégique par « massifs ».
Elle semble d’autant plus important que si l’eau est un élément fondamental en montagne, la montagne est essentielle pour l’eau qui approvisionne les terres d’aval et les piémonts.
Ce double enjeu stratégique plaide pour une vision plus territoriale de la politique de l’eau et notamment de la DCE.
